Le ciel est gris. La brume recouvre la maison – lourde d'humidité – Dans la cheminée, le feu crépite et les flammes se tordent dans un sombre rougeoiement – les oiseaux emplissent l'air de leur chant cristallin – la chatte ronronne sur le divan en polissant son poil d'une langue rugueuse.
Avec application la maison remplit sa fonction protectrice – alors que dehors le brouillard dissimule le monde des collines, ce monde paisible où se cache toute la violence de l'humanité – enfouie sous une nature luxuriante.
Le silence étend son voile comme une épaisse couverture.
Atmosphère calfeutrée pleine de mystère et d'épouvante qui recouvre les hurlements d'un monde déchiré où se côtoient tour à tour la haine et la lumière.
J'entends les cris qui s'élèvent au-delà de l'horizon – les pleurs des enfants, la résignation des vieillards.
Ce peut-il que la haine arme le bras d'un massacreur d'enfants – ou n'est-ce pas plutôt un amour ignoré – le poids du désespoir – la fuite de l'angoisse – cette peur inextinguible d'une mort annoncée ?
Instinct de mort – souffle inabouti et inversé d'une vie condamnée à la souffrance, à la misère et à la haine de soi – au point que seule la mort peut l'apaiser, mort de soi ou mort de l'autre, confondus dans la même vision.
Il est des amours mortes et des haines vivaces, ancrées à l'humain comme la ronce à son buisson – que rien ne peut extirper et qui repousse sans cesse – oui, je t'ai haï de ne pouvoir t'aimer – j'ai souhaité ta mort – et arracher ton coeur – ouvrir une poitrine qui ne m'avait point accueilli. Mérite-t-elle de vivre celle qui n'a pas su m'aimer et par là même m'a condamné à mort – précipité dans l'enfer de la non-vie du désespoir et de la solitude.
Chère solitude  – la mienne – qui n'a d'égale que la tienne, cette fidèle compagne – cette amie sans faille – mon amante ma soeur – que deviendrais-je sans toi ?

rodin-ca-1883-fugitive-love-fugit-amorAuguste Rodin